J’ai été enfant des cités avec mon frère, ma sœur et mon ordinateur « familial »
J’ai été saint-ni-touche, du moins je m’en donnais l’air, à en croire ma mère
J’ai été croyant toute ma scolarité, du moins je priais pour obtenir de bonnes notes
J’ai été pratiquant de karaté, mais qui n’aimait pas assez la compétition et dansait trop les katas pour que ça ressemble encore à du combat
J’ai été plongeur, façon “extra”, pour un traiteur, lors de grandes réceptions angevines, travailleur de l’ombre, mineur, payé au noir
J’ai été serveur nonchalant, un mois, puis remercié, dans une cafétéria en guise de premier emploi
J’ai été ouvrier à la chaîne, un autre été, chez un équipementier automobile où la moindre minute de pause était décomptée
J’ai été employé, pistonné, deux étés de trop, aux espaces verts de ma ville natale, en équipe avec des types trop aigris, trop usés pour me transmettre quoi que ce soit
J’ai été ouvrier agricole, saisonnier, dans les champs de maïs, de millet, de melons et d’échalotes, le nez dans la poussière et dans la bonne humeur qui sentait bon la douceur angevine et les amours champêtres
J’ai été étudiant bohème, poète, studieux et engagé, par intermittence
J’ai été technicien supérieur en génie électrique, sur le papier du moins
J’ai été fervent donneur de sang alors que s’ouvrait le procès du sang contaminé
J’ai été ingénieur informaticien et surtout poète en herbe dans le journal de l’école, et apprenti danseur
J’ai été objecteur de conscience, enchanté et enchanteur pour une maison d’associations, officiant comme informaticien dans une salle, et pratiquant la danse dans une autre, le soir venu
J’ai été célibataire, toujours colocataire, si bien que je n’ai jamais vécu tout à fait seul
J’ai été intérimaire plutôt qu’à mon compte
J’ai été danseur interprète pour des chorégraphes que je finissais par laisser tomber non sans leur adresser une longue lettre à défaut d’avoir réussi à exprimer ce que la danse ne pouvait pas dire
J’ai été danseur au Mali, le temps d’un séjour, tout en me demandant ce que je foutais là où il y avait mieux à faire
J’ai été intermittent du spectacle, éphémère, un an, tout juste avant la fin du XXᵉ siècle et le début d’une autre vie
J’ai été végétarien quelques années avant la naissance de mon premier enfant
J’ai été pratiquant d’aïkido, longtemps assidu, mais avec un esprit trop libre pour poursuivre dans cette voie hautement hiérarchique
J’ai été artiste performeur, subventionné par la Région, et maître d’œuvre des Chantiers Publics, présent sur place, parfois seul, qu’il vente ou qu’il pleuve
J’ai été artiste auteur de présences poétiques dans l’espace public
J’ai été artiste rmiste jusqu’à ce qu’on m’oblige à être ouvrier “en réinsertion professionnelle” dans un chantier interdit au public, au pied du mur, par tous les temps, à bûcher les joints effrités de l’enceinte d’un cimetière, tâche démesurée, punitive sinon absurde
J’ai été pauvre, endetté, redevable, sans épargne, sans voiture, sans logement, sans autre choix que de régler mes comptes avec ma mère
J’ai été contre le projet de loi qui autorisait la ratification du traité établissant une constitution pour l’Europe
J’ai été trahi après sa ratification à marche forcée, balayant du même coup ma conscience européenne
J’ai été modèle à poil pour des ateliers de sculpture jusqu’à l’insupportable
J’ai été comptable associatif, bénévole et salarié, tranquille et créatif
J’ai été marié à 37 ans, père une seconde fois, et divorcé à 41
J’ai été conducteur à 39 ans malgré l’avis de ma monitrice d’auto-école qui aimait me répéter à la fin de chaque leçon “allez maintenant on rentre à la maison”
J’ai été animateur et professeur de danse d’expression africaine et contemporaine, un peu partout, jusqu’à l’épuisement
J’ai été grand séducteur, en quête d’amour, perdu plutôt que conquérant
J’ai été salaud inexcusable, un sale con, un gros connard et un putain d’égoïste
J’ai été femme à ma façon, une Malienne imaginaire, improbable, artistique
J’ai été en quête d’une reconnaissance impossible
J’ai été ascète stoïcien jusqu’à ce que je parvienne à enterrer mes pères philosophes, jusqu’à me retrouver au pied du mur, face au réalisme paternel
J’ai été membre de La beauté des fleurs, groupe de musique qui n’a jamais su éclore, éternellement en répétition, éphémère comme le suggérait son nom, pour lequel je composais des textes et prêtais ma voix
J’ai été directeur artistique et chorégraphe de la Compagnie des Contingences jusqu’à ce que je rencontre l’amour de façon tout à fait contingente
J’ai été père pour la troisième fois
J’ai été angevin, rennais, nantais et me vis toujours comme un étranger à Tarbes
J’ai été licencié économique sans aucun regret
J’ai été chômeur le temps d’améliorer mon anglais
J’ai été aspirant comptable en cabinet mais heureusement trop handicapé par ma lenteur, mon perfectionnisme et mon refus d’être un agent productif
J’ai été chargé de mission façon couteau-suisse le temps de montrer mon caractère
J’ai été père pour la dernière fois
J’ai été responsable informatique façon médecin généraliste au chevet des comptables, de femmes essentiellement
J’ai été humilié au tribunal de Grande Instance face à une juge productiviste trop pressée d’en finir pour m’écouter et qui m’a suggéré sans rire d’écrire au président si je voulais plus de temps
J’ai été écœuré par les dessous des années Mitterrand et Chirac, déçu de la promesse Hollande, dégoûté par les affaires Sarkozy, désabusé par la condescendance et le mépris de la Macronie
J’ai été de gauche, et très à gauche, avant de voter vert puis blanc, puis vert, puis blanc…
J’ai été bouleversé par le lymphome qui s’est immiscé dans notre joyeux foyer
J’ai été trop affecté par la vie pour supporter les hypocrisies des relations professionnelles et la superficialité des échanges à la pause-café
J’ai été jeune, trentenaire, quadra, quinqua…
Pourtant j’ai encore et toujours le sentiment tenace d’émerger.